Comment les réseaux sociaux ont transformé la carrière des modèles de charme

Il fut un temps où devenir modèle de charme supposait presque nécessairement de passer devant l’objectif d’un photographe, puis de trouver un magazine, un éditeur ou un site susceptible de publier les images.

Modèle de charme créant du contenu pour les réseaux sociaux

Le modèle était au centre des photographies mais rarement au centre de leur diffusion. Ce sont les photographes, les studios et les éditeurs qui possédaient les supports, choisissaient les modèles qu’ils souhaitaient mettre en avant et, surtout, disposaient déjà du public. Internet avait commencé à bouleverser ce fonctionnement bien avant l’arrivée des réseaux sociaux, notamment avec la multiplication des sites spécialisés, mais Instagram, Twitter puis les plateformes d’abonnement ont provoqué un changement beaucoup plus profond. Pour la première fois, une modèle pouvait construire elle-même une audience considérable sans attendre qu’un média décide de la rendre visible.

Du modèle photographié au modèle qui construit sa propre audience

Instagram a joué un rôle considérable dans cette évolution. Une jolie série de portraits, quelques photographies de lingerie ou des images réalisées avec différents photographes pouvaient progressivement attirer quelques milliers, puis parfois des centaines de milliers d’abonnés. La notoriété n’était plus nécessairement la conséquence d’une publication dans un magazine ou sur un grand site : elle pouvait commencer directement sur le smartphone du modèle. Cette évolution a également changé sa relation avec les photographes. Une modèle disposant déjà d’une audience importante apporte désormais quelque chose de particulièrement précieux lors d’une collaboration : sa propre visibilité.

Mais ce changement dépasse largement la photographie. Les modèles ont progressivement appris à gérer leur image comme une véritable petite marque personnelle. Instagram sert à montrer une partie de leur univers, X permet davantage de liberté pour certains contenus, TikTok peut toucher une audience considérable avec des vidéos beaucoup plus sages, tandis que d’autres services servent à regrouper les liens ou à maintenir une relation plus directe avec les abonnés. Le travail ne consiste donc plus seulement à poser devant un appareil photo. Il faut publier, répondre, choisir ce que l’on montre, comprendre ce qui fonctionne sur chaque réseau et surtout réussir à faire circuler le public d’une plateforme à l’autre.

Une étude publiée en 2025 par Margherita Di Cicco et Davide Beraldo permet de mesurer l’ampleur du phénomène. Après trois années d’observation et des entretiens approfondis avec 27 créateurs OnlyFans, les chercheurs constatent que la promotion sur les autres réseaux sociaux occupe une place centrale dans leur activité, au point de devenir parfois plus importante que la création du contenu adulte elle-même. OnlyFans ne disposant pas d’un véritable système permettant aux créateurs d’être facilement découverts par un nouveau public, beaucoup doivent aller chercher leur audience ailleurs avant de la diriger vers leur profil.

Cette situation a profondément changé la notion même de « modèle de charme ». Une femme peut aujourd’hui être à la fois modèle, photographe de ses propres contenus, éditrice, responsable de sa communication et gestionnaire de sa communauté. Elle peut également travailler avec des photographes professionnels tout en conservant son propre public. Dans ce nouveau système, posséder une audience peut devenir presque aussi important que posséder un portfolio.

Instagram a donné du pouvoir aux modèles… mais pas complètement

Cette nouvelle indépendance possède pourtant une limite assez évidente : l’audience appartient toujours en grande partie aux plateformes qui permettent de la construire. Un modèle peut consacrer plusieurs années à développer un compte Instagram et rester dépendant des règles de visibilité du réseau. Pour les créateurs de contenu adulte, la situation est encore plus délicate puisque les grandes plateformes imposent des restrictions importantes sur les contenus à caractère sexuel et sur leur promotion.

Les créateurs ont donc développé toutes sortes de stratégies pour rester visibles : comptes secondaires, formulations volontairement ambiguës, pages regroupant plusieurs liens ou encore utilisation de Telegram pour conserver un contact avec une partie de leur communauté. L’étude de Di Cicco et Beraldo décrit cette situation comme une forme de « dépendance multiplateforme » : pour gagner de l’argent sur une plateforme comme OnlyFans, il faut souvent réussir à être visible sur plusieurs autres plateformes dont les règles peuvent changer et sur lesquelles le contenu adulte n’est pas nécessairement le bienvenu.

C’est l’un des paradoxes de cette révolution. Les réseaux sociaux ont permis aux modèles de contourner une partie des intermédiaires traditionnels, mais ils les ont remplacés par de nouveaux intermédiaires beaucoup plus puissants. Le directeur d’un magazine ne décide plus nécessairement qui mérite d’être vu.  L’algorithme d’Instagram ou de TikTok participe désormais à cette sélection. La différence est considérable, mais le problème de fond n’a pas complètement disparu : pour vendre son image, il faut d’abord réussir à être visible.

Cette visibilité est devenue un travail en elle-même. En 2026, WIRED rapportait par exemple le témoignage d’une créatrice OnlyFans suivie par environ deux millions de personnes sur plusieurs réseaux. Malgré cette audience considérable, elle expliquait consacrer énormément d’efforts au marketing et soulignait que disposer de nombreux abonnés sur les réseaux sociaux ne signifie pas automatiquement obtenir autant d’abonnements payants. Ce détail est important : les réseaux sociaux peuvent créer la notoriété, mais il reste ensuite à transformer cette attention en revenu.

OnlyFans et MYM ont changé le modèle économique

C’est probablement ici que la transformation devient la plus importante. Instagram a permis aux modèles de construire leur propre audience. Les plateformes comme OnlyFans et MYM leur ont ensuite permis de monétiser directement cette audience. Le changement peut sembler évident aujourd’hui, mais il constitue une rupture majeure avec le fonctionnement historique de la photographie de charme.

Dans le modèle traditionnel, le public payait généralement un magazine, un DVD ou l’abonnement à un site. Une partie de cet argent finissait par rémunérer les personnes ayant participé à la production, dont le modèle. Avec les plateformes de créateurs, la relation économique devient beaucoup plus directe. Le fan choisit une personne précise, s’abonne à son profil et peut ensuite acheter certains contenus ou interactions supplémentaires. Le modèle n’est plus seulement l’un des éléments d’un catalogue : son identité et sa communauté deviennent elles-mêmes le produit autour duquel se construit l’abonnement.

MYM illustre particulièrement bien cette évolution en France. La plateforme s’est développée autour de cette relation directe entre créateurs et abonnés et compte aujourd’hui plus de 400 000 créateurs selon les informations communiquées par son programme partenaire. On y retrouve des profils très différents, du mannequin et de l’influenceuse au créateur de contenu plus explicitement adulte. Pauline Tantot, connue sur Instagram sous le nom de Popstantot, illustre particulièrement bien ce passage des réseaux sociaux aux plateformes d’abonnement : suivie par plusieurs millions de personnes sur Instagram, elle propose également des contenus exclusifs sur MYM. Ce mélange est assez révélateur de la disparition progressive de certaines frontières entre mannequinat, influence, photographie de charme et création de contenu pour adultes.

Une liberté nouvelle, mais jamais totalement acquise

Les réseaux sociaux ont profondément changé la carrière des modèles de charme en leur permettant de construire une audience sans attendre qu’un photographe, un magazine ou un site décide de les mettre en avant. Avec OnlyFans et MYM, cette indépendance est également devenue économique : une modèle peut désormais transformer directement une partie de son public en abonnés. Mais les intermédiaires n’ont pas réellement disparu. Ils ont simplement changé de visage. Instagram, TikTok, X ou les plateformes d’abonnement imposent leurs propres règles et peuvent décider de la visibilité d’un compte. Le modèle de charme est donc devenu beaucoup plus autonome qu’autrefois, tout en restant dépendant des plateformes qui lui permettent d’être vu. C’est sans doute le grand paradoxe de cette révolution numérique.

Sources
Di Cicco M., Beraldo D. (2025). Sex work as cross-platform self-branding. Challenges and strategies of OnlyFans’ content creators in a precarious ecosystem. Platforms & Society, vol. 2. Consulter l’étude sur SAGE Journals