ENTRETIEN PHOTOGRAPHE | NUEXPO.COM







Marlène Bisson



Marlène Bisson est une photographe plasticienne avec, pour « objet » principal, la poupée con¬sidérée selon trois facettes indis-sociables : le ludique, l'érotique, l'étrange. Chaque photographie s'esquisse à partir d'une mise en scène au scénario minimal, confron-tant ces petits corps articulés à un environnement organique, fluide, végétal, minéral… dont l'altérité (notamment d'échelle) vient perturber notre rapport au réel (déjà troublé par la poupée elle-même) au sein de configurations variées où l'érotisme tient une place privilégiée, les corps artificiels acquérant par une symbiose charnelle avec ces décors surréels, aquatiques, proliférants… comme une consistance nouvelle et une vie propre entièrement consacrée à ce désir primaire de fusion avec la nature afin d'en ressurgir métamorphosés. La plasticité des matériaux, du corps de la poupée confronté aux substances organiques, est également accentuée par des jeux d'éclairages sophistiqués – trans-parences et reflets baroques – la lumière étant peut-être le germe de cette vie symbiotique dont se nourrit la poupée […].
Pavel Cazenove


 
 
 
 
 

Entretien réalisé le 3 Septembre 2012 par nuexpo.com

1. Quand et comment êtes vous venue à la photographie ?

Petite fille, je jouais déjà au photographe. J'appréciais particulièrement le Polaroïd.
Puis plus tard et plus sérieusement, j'ai commencé à travailler le nu avec pour principal modèle mon fils. Je travaillais essentiellement le noir et blanc et réalisais moi-même mes tirages argentiques. J'étais alors très influencée par les photographies d'Imogen Cunningham, artiste découverte au cours d'un séjour à New-York.
Puis arriva le numérique et ce fut ma période photographe/modèle, où à tour de rôle, je posais et j'appuyais sur le déclencheur.


2. Vos modèles sont des poupées. Pourquoi ?

Un jour, j'ai découvert une Barbie blonde dans un vide-grenier. Enfant, je n'ai jamais eu de poupée car j'avais deux frères plus âgés que moi et deux plus jeunes et j'ai bien plus côtoyé les petits soldats de plomb… Donc cette Barbie m'a vite séduite, et j'ai rapidement eu envie de l'utiliser pour mes photos.
Au début, je l'ai mise en situation dans le travail d'autres artistes par le biais d'un livre (objet anecdotique volontairement présent sur mes photos), avec le sentiment étrange et jouissif de « pénétrer » leur univers. Les premiers artistes qui m'ont inspirée (et encouragée dans ma démarche) sont Ed Fox et Roy Stuart. Peu de temps après, j'ai découvert les poupées Obitsu (fabriquées en Chine), dotées de nombreuses articulations et avec un « physique » correspondant mieux à mes goûts. En effet, j'ai vite abandonné la blonde, référence érotique occidentale, au profit de la brune, bien plus proche du modèle asiatique déclenchant chez moi un plus grand imaginaire érotiqueet artistique. C'est alors que j'ai travaillé avec des photographes comme Nobuyoshi Araki ou encore Ken Ichi Murata.
La Poupée est un merveilleux et fantastique objet. Mes poupées sont belles et j'aimerais leur ressembler. Elles contiennent mes rêves est mes désirs. Chacune de mes poupées est un autre moi. Elles sont le cœur de mon travail artistique.


3. Photographiez-vous et/ou aimeriez-vous photographier des modèles "vivants" ?

Je veux souligner la différence indéniable entre une poupée et une personne réelle et à ce propos, je citerai une réflexion de Simon Yotsuya(créateur japonais de poupées articulées) : «les poupées ne sont pas vivantes, elles n'ont pas de morale humaine. C'est pourquoi elles ont l'air si étranges et dangereuses. ». Ryo Yoshida (créateur de BJD) dit quant à lui que « les poupées ne doivent exprimer ni de la joie, ni de la colère, ni de l'humour, ni de la tristesse. Leur visage doit rester transparent, comme un miroir, vous renvoyer vos propres émotions. ».
Lorsque je photographie mes poupées, lorsque je les mets en scène, je déclenche un transfert d'identité, je les habite, ce que je ne pourrais faire face à un modèle vivant possédant sa propre âme, sa personnalité. Mes poupées n'ont pas d'âme, je leur prête la mienne et j'utilise leur « plastique » qui ne vieillit pas, qui ne se transforme pas, qui ne subit pas les impacts du temps. Elles me procurent une sensation d'éternité. De plus, la poupée possède un immense pouvoir de suggestion.
Alors que le photographe est attentif aux évolutions du modèle vivant pour le magnifier dans sa personnalité et qu'il reste derrière l'objectif, j'impose mes volontés à ma poupée qui doit être le reflet de moi-même, ce qui me donne l'impression d'être aussi devant l'objectif et je me trouve de nouveau dans la position du photographe/modèle.
L'érotisme qui se dégage dans une photographie de nu est lié au corps du modèle et à sa sensualité. Une belle photographie érotique est sensée être celle d'un corps dont les qualités physiques sont mises en valeur par le grain d'une peau, la brillance d'un regard, une couleur de cheveux… Or, dans mes photographies, l'utilisation de ma poupée de part sa matière plastique, interdit au spectateur de ressentir l'érotisme sous cette forme, mais permet de déplacer cet érotisme dans une autre sphère plus psychique, notamment dans mes mises en scène et avec les éléments auxquels je confronte mon modèle (lumières, décor). Alors, le mystère s'installe.
J'aime la femme. J'aime la présenter dans sa beauté, sa fragilité, ses secrets, sa sensualité, son charme. Je n'ai jamais voulu représenter la « femme-objet » (ce qui m'a été quelquefois reproché) mais plutôt des « objets-femme » ; mes poupées n'ont qu'un seul but : sublimer la femme.
« À travers elles, je me retrouve » (Bee Kanno). C'est ce besoin qui me pousse dans cette voie, car je peux ainsi me réaliser au travers de mes fantasmes et de mon art.


4. Votre matériel photo de prédilection - Matériels utilisés ?

Mon matériel de prise de vues se résume à un « petit » Panasonic G1. Je n'attache pas une importance colossale à l'appareil en lui-même (bien que si on m'offrait un « petit » Nikon D4, je l'accepterais volontiers…).
Par contre, je tiens à réaliser mes tirages moi-même et suis équipée d'imprimantes Epson avec lesquelles je satisfais en grande partie mes exigences. Je considère mon travail fini lorsque je décide qu'il peut être livré au « voyeur ».


4. Etes vous plutôt noir et blanc ou couleur ?

J'aime assez la couleur, mais me surprends parfois à tester une photographie à la désaturation…

6. Vos sites internet de prédilection ?

Mon mentor : Pavel Cazenove.
Nuexpo, incontournable.
J'aime visiter les sites des photographes que j'apprécie et qui nourrissent mes rêves et mon imaginaire. Je citerai Neil Craver, Tomohide Hikeya, Daikichi Amano, Francesca Woodman, Fox Harvard et tant d'autres en grande partie présentés sur le site Porn Garden.
Je ne me lasse pas de sillonner leurs univers.
Et puis aussi : Tumblr, Pornoroids, Photographie au Féminin…

7. Avez vous des projets ?

Je viens de découvrir le tirage transparent sur Duratrans, et lors de ma dernière exposition, j'ai présenté certains travaux (tirages miniatures : 12 x 9 cm) dans des petits caissons lumineux. Ce qui me plairait, c'est de réitérer cette présentation, mais en format beaucoup plus grand. Seul bémol : petit tirage, petit coût ; grand tirage,…

Pour terminer, vous ne m'avez pas posé la question, mais il y en a une à laquelle j'aimerais répondre : Avez-vous un mot banni de votre dictionnaire ? Oui : CENSURE ! Et encore merci à toute l'équipe de Nuexpo.

Retrouvez Marlène Bisson sur son site officiel :
marlenebisson.free.fr <